miércoles, 14 de noviembre de 2012

Le faux miroir



Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa

Les yeux d’ELSA, L.ARAGON


Le faux miroir, MAGRITTE, 1928




Le Surréalisme, parmi tant d’autres, se posse la question de la perception de la réalité ; cet énigme donne lieu à la recherche de la vie réelle, à travers des moyens autre que le sens de la vue.
La quête de la réalité passe par la remise en question de tout un schéma de connaissance hérité et trompeur.  Ce que l’on a toujours considéré comme « réalité » c’est en vérité un jugement subjectif que l’homme s’est fait à partir de ce qu’il connaît (ou de ce qu’il croit connaître). Voilà pourquoi l’homme est toujours mécontent de la réalité dont il habite. La réalité c’est synonyme de certitude : ce que l’on voit c’est réel. Mais il s’agit d’une conception illusoire et trompeuse alors que pour arriver à une vraie connaissance, on doit se conduire autrement.
En fait, c’est à travers l’image que l’on arrive à la véritable connaissance. La connaissance ne vient plus donc de la raison ou de ce que l’on appelle traditionnellement « logique », mais des sens, d’un usage profond de l’imagination ; elle appartient ici à l’ordre métaphysique. 
Dans le domaine de la littérature, Louis Aragon fait une extraordinaire analyse sur ces considérations dans Le paysan de Paris.
Les images chez Aragon ont un rôle révélateur, même d’oracle ; elles sont capables d’exciter des zones cachées de l’inconscient et de dévoiler un sens autre que celui que l’on leur attribue. Les images, sous l’influence changeante et éphémère de la lumière, prennent des formes incertaines et on ne sait plus ce que l’on voit. Aragon s’applique à donner des descriptions si précises des images pour que l’on perçoive justement à quel point elles sont subjectives et susceptibles d’être transformées. L’image c’est la substance que l’on prend pour arriver à l’état de surréalité, mais aussi pour s’approcher du merveilleux. Louis Aragon, avec ses artifices sonores et lexicaux (« lumière violette et violente»), avec sa prose cryptographique à déchiffrer, mais belle, juste es sensuelle, nous propose ici de faire la rencontre d’une ville changeante, mouvante et infiniment pleine de stimuli provocateurs et agitateurs  des sens et de l’âme. 


À partir de ces considérations, on assiste à un phénomène de transfiguration fort intéressant. Le sens de la vue, dépourvu déjà de ses capacités en tant que moyen pour arriver à la réalité ou pour percevoir tout ce qui est perceptible, l’œil, en tant qu’objet, en tant qu’image, devient un élément de création très récurrent, presque obsessif dans toutes les manifestations de création surréaliste.
Toujours du côté de l’expression littéraire, je tiens à attirer l’attention sur le fait que dans  Nadja d’André Breton, même s’il s’agit d’un roman qui tourne autour d’une femme, on ne voit jamais ni de photographie ni d’image de la jeune femme. Cependant, on découvre son mystérieux regard grâce à cet énigmatique et subjectif photomontage. 

"Les yeux de fougère de Nadja"


À ce propos, l’auteur, manifestement fascinée, s’arrête un moment dans la description de la jeune femme et dit :
Curieusement fardée, comme quelqu’un qui, ayant commencé par les yeux, n’a pas eu le temps de finir, mais le bord des yeux si noir pour une blonde. Le bord, nullement la paupière (un tel éclat s’obtient seulement si l’on ne passe avec soin le crayon que sous la paupière (…)). Je n’avais jamais vu de tels yeux. (…) Que peut-il bien se passer de si extraordinaire dans ses yeux ? Que s’y mire-t-il à la fois obscurément de détresse et lumineusement d’orgueil.

Cette dernière image, s’attache extraordinairement, on ne sait pas s’il s’agit d’un tribute ou bien d’une réinterprétation, à l’œuvre de Dalí, les yeux surréalistes.

Les yeux surréalistes, S.DALÍ



Comme tout le monde sait, l’œil constitue un recours qui revient dans l’œuvre de Dalí. Nombreuses sont les peintures où cet élément apparait, en tant que centre de la composition, ou bien, faisant partie de l’œuvre. À ne pas oublier non plus le regard, expressif, fou et inquisitoire en même temps que l’artiste offrait à chaque moment.

L'oeil fleuri, S.DALÍ, 1944

L'oeil, S.DALÍ, 1945
L'oeil du temps, S.DALÍ



Comme on a vu, l’œil devient un motif très utilisés chez les surréalistes, dans toutes les manifestations possibles. C’était Buñuel qui avait rêvé d’un œil coupé par une lame et, plus tard, cette image est devenue l’un des emblèmes du Surréalisme, grâce au film Un chien andalou.

Un chien andalou


Man Ray, nous a aussi offert, pour sa part, des beaux exemples photographiques où l’œil c’est le centre de la création.

Les larmes, M.RAY, 1936

La marquisse Casatti, M.RAY



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Voir c’est un acte : l’œil voit comme la main prend
P.NERVAL

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