lunes, 8 de junio de 2015

Bouche d'ombres

Bouche d'ombres
qui avale
la chaleur liquide
des rêves

Boca de sombras
que traga
el calor líquido
de los sueños

La Perra

Le baiser, rayographie de Man Ray

domingo, 7 de junio de 2015

L'amour jusqu'aux enfers: Eurydice de Jean Anouilh

« Ah ! Nos nuits d’amour, Lucienne ! L’union des corps et des cœurs. L’instant, l’instant unique où on ne sait plus si c’est la chair ou l’âme qui palpite… »
Eurydice, Premier Acte.

D’après la tradition classique, Orphée avait reçu de sa mère, la muse Calliope, le don de la musique et Apollon, dieu de la musique, des arts et de la beauté idéale, lui a donné une lyre à sa naissance, tandis que le reste des muses lui ont appris à en jouer. Grâce à sa musique, il était capable d’attendrir les dieux et les bêtes les plus féroces et de faire pleurer les hommes. De retour en Grèce, après être parti sur l’Argo et après avoir joué un rôle capital à côté de Jason dans la quête de la toison d’or, Orphée rencontre la nymphe Eurydice et ils tombent amoureux. Le jour du mariage un serpent mord la cheville de la jeune fille qui meurt. Malgré ses chants, Orphée n’a pas pu faire revenir Eurydice des Enfers et il décide d’y aller la chercher. Il a obtenu, de la part de Hadès, la permission de récupérer Eurydice à la seule condition qu’il ne se retourne pas tout le long du voyage de retour, jusqu’à qu’il puisse la regarder sous la lumière du soleil. Après un long voyage, lorsqu’Orphée était déjà sous la lumière, il s’est retourné pour regarder sa bien aimée, alors qu’elle n’avait pas encore fini de franchir le seuil des Enfers. Orphée a vu alors Eurydice disparaître à jamais dans le royaume des morts.


  Le mythe d’Orphée constitue l’une des sources d’inspiration le plus remarquable de la littérature de tous les temps et du théâtre moderne, plus concrètement. Les reprises et les versions de ce mythe sont nombreuses, depuis le Parnasse ou le Symbolisme jusqu’aux analyses à caractère psychologique. À part le matériel poétique chez Pierre-Jean Jouve ou Pierre Emmanuel, le mythe orphique sert de recours aux dramaturges Jean Cocteau et Jean Anouilh.

Jean Anouilh (1910-1987) connaît son premier succès avec Le voyageur sans bagage (1937) et Le Bal des voleurs (1938). Fortement influencé par l’œuvre de Jean Giraudoux, Anouilh triomphera en 1944 avec Antigone. Il restera donc un auteur à grand succès et, à partir de 1955, il se consacrera à la mise en scène.

Cet auteur s’inscrit dans un courant théâtral qui reprend les mythes antiques, comme c’est le cas de Sartre, Giraudoux ou Cocteau. À l’intérieur de son œuvre, il distingue les « pièces roses », les « pièces brillantes », les « pièces costumées », les « pièces secrètes », ou encore les « pièces noires », parmi lesquelles on peut trouver L’Hermine (1931), La Sauvage (1934), Le Voyageur sans bagage (1937) et Eurydice (1942).

Eurydice a été crée au Théâtre de l’Atelier, à Paris, le 18 décembre de 1942, dans une mise en scène d’André Barsacq. Le 12 février 1991, la pièce a été représentée au Théâtre de L’œuvre, dans une mise en scène de Georges Wilson.  Le cinéaste Alain Resnais, reprend la pièce en 2012 et il en tourne Vous n’avez encore rien vu, qu’il combine avec une autre pièce d’Anouilh, Cher Antoine ou l’amour raté.


Dans la version d’Anouilh du mythe orphique, Eurydice est une jeune comédienne qui rencontre Orphée, un jeune violoniste, dans une gare de train. Soudain, ils tombent amoureux. La jeune fille quitte sa mère et sa troupe en tournée, tandis qu’Orphée quitte son père pour partir ensemble. Pendant leur voyage, le jeune couple rencontre plusieurs personnages, parmi lesquels, il faut remarquer le rôle de M. Henri, un commis-voyageur habillé avec un imperméable, peut-être représentant le côté impénétrable et infranchissable du Destin et même de la mort. Plus tard, le directeur de la troupe avoue qu’Eurydice est son amante. Les amoureux se disputent, la jeune fille s’en va et elle meurt dans un accident. M. Henri retourne Eurydice à la vie sous la condition qu’Orphée ne la regarde qu’au lever su soleil. Le jeune violoniste ne résiste pas, il regarde, Eurydice meurt à nouveau et elle disparaît sur scène. M. Henri propose donc à Orphée le seul moyen qui lui permettra de rejoindre son aimée. Orphée décide donc de se laisser mourir et les jeunes amants sont réunis à jamais.

Jean Anouilh ramène alors le mythe orphique à une époque contemporaine, où les trains arrivent et partent, où les amants se rencontrent dans des gares, et où la lyre est remplacé par un violon.  Les personnages mythiques deviennent alors des entités charnelles, terrestres et démythifiées ; ils font usage d’un langage simple, rapide et direct et, de cette manière, ils se retrouvent face aux spectateurs, tout à fait reconnaissables et proches. Pour Anouilh, il y a deux types de personnes et dans cette pièce, face à des personnages typifiés et caricaturaux prêts à des compromis douteux, il place des êtres jeunes, purs, idéalistes, voués à la révolte et à la recherche du bonheur, mais aussi, délivrés à l’échec, à la résignation et à l’amertume. Le désenchantement face au Destin irrémédiable se trouve souvent caché derrière l’ironie, l’amour le plus pur et, même, l’humour.

Mon cher, il y a deux races d’êtres. Une race nombreuse, féconde, heureuse, une grosse pâte à pétrir, qui mange son saucisson, fait ses enfants, pousse ses outils, compte ses sous, bon an mal an, malgré les épidémies et les guerres, jusqu’à la limite d’âge ; des gens pour vivre, des gens pour tous les jours, des gens qu’on ne s’imagine pas morts. Et puis il y a les autres, les nobles, les héros. Ceux qu’on imagine très bien étendus, pâles, un trou rouge dans la tête, une minute triomphants avec une garde d’honneur ou entre deux gendarmes selon : le gratin.[1]



Même si le dialogue est vif et les répliques brèves, tout au long de la pièce, le mélange des tons et absolument remarquable. On peut remarquer l’alliance entre le langage le plus courant et dépourvu de tout ornement, jusqu’aux tirades les plus soignées, délicates et émouvantes. À cet égard, il existe deux couples de personnages qui constituent deux pôles bien différenciés en ce qui concerne l’usage de la langue et qui, d’ailleurs, présentent des diversités entre eux. D’un côté, on souligne le premier couple où on pourrait souligner un langage plus terrestre et proche des humains. C’est d’abord la mère d’Eurydice, une actrice démodée et déphasée, prétentieuse et occupée des anciens amours. Ensuite, le père d’Orphée et contrepoint absolu de celui-ci, un vieillard simple et grossier, affairé de bien manger et de bien vivre. De l’autre côté, on trouve le jeune couple à langage presque soutenu des fois, le langage précieux et rêveur des amoureux, un langage propre des dieux. A l’intérieur de ce pair, Eurydice, jalouse jusqu’à l’obsession, incertaine, pleine de remords, de secrets et soucieuse du destin, émet des élocutions fort poétiques, proches de la tragédie classique. Tandis qu’Orphée utilise un langage vif, rapide, très optimiste et gai. 

EURYDICE.- Oui. Vos yeux sont bleu clair.
ORPHÉE.- Oui. On ne sait pas de quelle couleur sont les vôtres.
EURYDICE.- Ils disent que cela dépend de ce que je pense.
ORPHÉE.- En ce moment ils sont vert foncé comme l’eau profonde du bord des pierres du quai.
EURYDICE.- Ils disent que c’est quand je suis très heureuse[2].

Jean Anouilh réinterprète alors le mythe d’Orphée et d’Eurydice, il le rend actuel et le matériel mythologique devient trivialisé, c’est-à-dire naturel et quotidien, même lorsqu’il s’agit de la mort, tout en gardant sa valeur littéraire. Eurydice porte sur la brièveté du bonheur et de l’amour, le pacte sombre et résigné avec la mort et l’incontournable Destin, au sens classique.

Eurydice c’est, avant tout, une histoire d’amour. C’est l’amour marqué par la destinée, l’irrémédiable amour, l’irrémédiable destin. C’est l’amour pur, l’amour vif et l’amour ardent: l’amour à jamais, l’amour jusqu’aux enfers.



La Perra

[1]  ANOUILH (1942): Page 99.
[2]  ANOUILH (1942): Page 27. 

sábado, 6 de junio de 2015

Guerre et destin: La guerre de Troie n'aura pas lieu

« Quand le destin, depuis des siècles, a surélevé deux peuples, quand il leur a ouvert le même avenir d’invention et d’omnipotence (…), l’univers sait bien qu’il n’entend pas préparer ainsi aux hommes deux chemins de couleur et d’épanouissement, mais se ménager son festival, le déchaînement de cette brutalité et de cette folie humaines qui seules rassurent les dieux. C’est de la petite politique, j’en conviens. Mais nous sommes chefs d’État, nous pouvons bien entre nous deux le dire : c’est couramment celle du Destin. »
La guerre de Troie n’aura pas lieu, acte II, scène 13.



En 1935, l’Europe subit encore les conséquences dévastatrices de la Première Guerre Mondiale. On continue à traîner les effets de la crise économique de 1929 et, en Espagne, une horrible guerre fratricide ravage le pays, tandis que l’on assiste à la montée des dictatures européennes. Tout ce contexte annonce l’avènement de la Seconde Guerre Mondiale et l’Europe, qui n’est encore pas guérie des séquelles de la première, se prépare pour une autre.
Le continent est brisé et les espoirs des hommes aussi. Jean Giraudoux, qui avait combattu à la bataille des Dardanelles pendant la Première Guerre Mondiale, met sa création littéraire au service du pacifisme et à la réflexion sur le cynisme des dirigeants et l’aspect absurde mais inévitable de la guerre. Giraudoux trouve dans la tradition classique, le prétexte pour mettre en question le rôle des hommes, des dieux et celui du destin lorsqu’il s’agit d’un conflit inévitable.
HECTOR
C’est une conversation d’ennemis que nous avons là?
ULYSSE
C’est un duo avant l’orchestre. C’est le duo des récitants avant la guerre. Parce que nous avons été crées sensés, justes et courtois, nous nous parlons, une heure avant la guerre, comme nous nous parlerons longtemps après, en anciens combattants. Nous nous réconcilions avant la lutte même, c’est toujours comme cela. Peut-être d’ailleurs avons-nous tort. Si l’un de nous doit un jour tuer l’autre et arracher pour reconnaître sa victime la visière de son casque, il vaudrait peut-être mieux qu’il ne lui donnât pas un visage de frère… mais l’univers le sait, nous allons nous battre. [2]

Le 22 novembre 1935, au Théâtre de l’Athénée et sous la direction de Louis Jouvet, La guerre de Troie n’aura pas lieu, pièce en deux actes,  verra le jour.


Hector, rentrant de la guerre en Troie, apprend que son frère Pâris a enlevé Hélène. Hector, avec l’aide de sa femme Andromaque et le reste du chœur des femmes, essaie de convaincre Hélène de rentrer et, de cette manière, éviter la guerre[3].  On assiste alors à un conseil de guerre où les pacifistes et les belliqueux s’affrontent. Après la cérémonie de la fermeture des portes de la guerre, Andromaque essaie, pour sa part, de convaincre Hélène de partir[4]. Le cortège grec arrive enfin et Hector et Ulysse se retrouvent en tête-à-tête. Les deux dirigeants discutent et doivent se rendre à la fatalité du destin[5]. Les portes de la guerre s’ouvrent sur Hélène. La guerre aura donc lieu.


Dans la tradition mythologique, on peut trouver trois échèles d’êtres qui interagissent : les dieux, les héros et les hommes. C’est justement sur ces derniers que Jean Giraudoux met l’accent. A l’intérieur de la catégorie des hommes,  on remarque aussi deux groupes, d’un côté, les bellicistes contre les pacifistes et, de l’autre, les hommes et les femmes. Dans la pièce de Giraudoux, chaque agent retrouve sa voix et sa portée.
En ce qui concerne les dieux, ils sont représentés pas Iris, la messagère qui, à sont tour, apparaît symbolisée comme la paix.[6] Cette scène devient comique, burlesque et ridicule, mettant en évidence l’absurde de l’avènement inévitable de la guerre.
Par rapport aux hommes, on trouve deux camps : Durant ceux qui veulent la paix regroupant Hector, Andromaque, Hécube, Cassandre, et Ulysse  et ceux qui veulent la guerre: Pâris, Priam, Démokos, le Géomètre, le Gabier et les vieillards. Il y a enfin Hélène, au centre de toutes les préoccupations et dont les volontés restent mystérieuses. A cet égard, il faut noter que toutes les femmes prennent part du côté pacifiste. Elles se montrent  matriarcales et garantes de la sagesse et de la raison.
L’auteur nous introduit en scène, on devient des témoins et on est obligés de remettre en question l’absurde des guerres, les conflits fratricides, le rôle des tyrans et l’incapacité de décider devant les intérêts de ceux-là… que l’on a fini par les nommer « le destin ».


La Perra


[2] GIRAUDOUX, J (1935): Acte II, scène 13
[3] GIRAUDOUX, J (1935) : Acte I, scène 7
[4] GIRAUDOUX, J (1935): Acte II, scène 8
[5] GIRAUDOUX, J (1935): Acte II, scène 13
[6] GIRAUDOUX, J (1935): Acte II, scène 10